Et le monde devint silencieux
Stéphane Foucart, Éditions du Seuil 2019
Le titre du livre de Stéphane Foucart fait référence à « Printemps Silencieux », l’ouvrage de Rachel Carson qui a alerté le monde sur les méfaits du DDT en 1962 . S’il a contribué fortement à l’interdiction de cet insecticide nocif, il n’a pas stoppé les centaines d’autres molécules qui contribuent à la destruction progressive de la biodiversité.
60 ans après, Stéphane Foucart traite d’un nouveau groupe de produits chimiques, les néonicotinoïdes, introduits dans les années 90 et dont il démontre qu’ils contribuent fortement à de nouveaux « printemps silencieux ». « Un grand nombre de travaux scientifiques, dont seulement une petite part sera citée dans ce livre, indiquent au-delà du doute raisonnable qu’une innovation majeure des firmes agrochimiques intervenue dans le premier tiers des années 1990, joue un rôle fondamental dans l’effondrement des insectes ».
Après un premier chapitre sur « l’ampleur du désastre » que représente l’introduction des néonicotinoïdes pour la biodiversité, l’auteur en vient au cœur de son propos /à ce qui est l’intérêt majeur de son ouvrage : l’analyse de la « fabrique du doute » organisée par les industriels, cette activité inlassable des entreprises d’agrochimie pour éviter que la vérité n’éclate : « bien plus encore que les grands cigarettiers dans les années 60, les firmes agrochimiques exercent aujourd’hui, directement ou non, une influence sur le financement de la recherche, sur l’expertise, sur la construction de normes réglementaires, sur la structuration du savoir au sein des sociétés savantes, des universités et des organismes de recherche publics ».
L’acte des firmes agrochimiques s’est en particulier concentrée sur le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles (CCD pour Colony Collapse Disorder), cette mortalité massive est constatée depuis la fin des années 1990 dans divers pays du monde. Elles ont donc impulsé des études sur toutes les causes de disparition des abeilles…. sauf sur les pesticides. Les recherches sur le varroa, les virus, les frelons asiatiques …. créent une masse de publications qui amènent la plupart des scientifiques à conclure au phénomène multifactoriel et au besoin d’encore beaucoup de recherches pour comprendre le phénomène. « L’appel à toujours plus de recherches induit dans la conversation publique l’idée trompeuse que la connaissance actuelle serait insuffisante pour agir ». Ce qui est exactement le but recherché.
Dans des chapitres dont les titres sont tout à fait explicites : enterrer les alertes, diversions, truquer les normes, la saga du moratoire, guérillas en plein champ, l’auteur nous livre les résultats de son enquête extrêmement fouillée sur la manière de travailler des « marchands de doute ». On découvre comment ce système a fonctionné et a permis d’arriver au consensus que dans le doute… il faut s’abstenir d’interdire les néonicotinoïdes.
Pour le moment, seule la toxicité aigüe des pesticides sur les organismes non-cibles est étudiée avant de donner une autorisation. Ce qui est clairement insuffisant : avec de telles méthodes d’évaluation, on conclurait que le tabac n’a aucun effet nocif sur les humains : en effet fumer trois paquets de cigarettes dans une journée, ça ne tue pas immédiatement. Pour ce qui est des impacts à long terme et dans des conditions d’exposition réelle (plein champ, les mesures sont beaucoup plus difficiles à faire et à interpréter : « c’est un axe important de la rhétorique de l’industrie agrochimique : si des effets ne peuvent être aisément mis en lumière, c’est qu’ils n’existent pas ou qu’ils sont minimes ».
Comme souvent, un argument majeur utilisé, c’est l’emploi et le PIB. « sur une période de 5 ans, l’Union européenne pourrait perdre 17 milliards d’euros, voire plus . Cinquante mille emplois pourraient être perdus sur l’ensemble de l’économie » affirme un cabinet de conseil mandaté par les firmes agrochimiques. En rajoutant, ce que d’autres études ont totalement infirmés (voir Vincent Bretagnolle , Réconcilier Nature et Agriculture ) « plus d’un million de personnes engagées dans la production agricole souffriraient certainement si elles perdaient la possibilité d’utiliser les néonicotinoïdes ».
Non contentes de créer un brouhaha scientifique qui fait diversion par rapport au vrai problème, les firmes agrochimiques s’emploient à jeter le discrédit sur les recherches qui montrent l’effet majeur des pesticides, pouvant conduire à la démission de chercheurs comme dans le cas de Jonathan Lundgren dont Stéphane Foucart nous raconte les mésaventures.
Au terme de cette enquête accablante, l’auteur nous rappelle que l’utilisation des pesticides n’est en aucun cas une garantie pour l’avenir : « Les tenants de l’agriculture industrielle assurent qu’il est impossible de nourrir le monde sans l’usage massif d’intrants qui précipitent l’effondrement de la vie. Cet argument peut être retourné : comment nourrir le monde dans une nature éteinte, ou le recyclage des nutriments dans les sols et la pollinisation ne sont pas assurés ? »
Journaliste du Monde chargé des questions d’environnement et des controverses sociotechniques, Stephane Foucart démontre une fois de plus dans cet ouvrage sa capacité à présenter un sujet de manière très pédagogique sans sacrifier à la rigueur de l’enquête.

Secrets Toxiques
L'ETUDE
Au printemps 2020, Gilles-Eric Seralini et Gérald Jungers achètent 14 bouteilles de produits pesticides « sans glyphosate ». Ces produits dits « de biocontrôle » ont pour « substance active » de l’acide acétique, présent dans le vinaigre, de l’acide pélargonique, présent à l’état naturel dans certains géraniums, ou une combinaison d’acide caprique et caprylique, présents à l’état naturel dans le lait de chèvre, la noix de coco ou l’huile de palme.
10 de ces produits sont achetés en France, 3 en Pologne, et 1 en Allemagne.
Ils réalisent une analyse scientifique approfondie de ces pesticides, leur permettant ainsi de connaître leur composition.
Surprise ! Dans ces bouteilles d’acides « d’origine naturelle », ils retrouvent de nombreux composés toxiques, dans des concentrations souvent très élevées !
– De l’Arsenic
– Du Plomb
– Des hydrocarbures aromatiques polycycliques, dont le benzo pyrène, l’un des composés relâchés lors de l’incendie de l’usine Lubrizol.
LES RECOURS
Si la présence de composés toxiques non déclarés dans les produits analysés par Gilles-Eric Seralini relève de la fraude, elle peut aussi s’expliquer par l’absence d’évaluation sérieuse de ces produits avant leur mise sur le marché.Dans l’Union Européenne, les produits réglementés comme les pesticides font l’objet d’une demande d’autorisation de mise sur le marché, délivrée par les Etats membres après avis de l’EFSA, l’agence sanitaire européenne.
Le règlement européen impose normalement la réalisation d’études de toxicité et de cancérogénicité à long terme de l’ensemble de la formulation des produits autorisés. En d’autres termes, si la législation est correctement appliquée, un produit cancérogène ne peut être autorisé.

Extrait de l’arrêt de la Cour de Justice de l’Union Européenne du 1er septembre 2019
Mais de nombreuses associations dénoncent depuis plusieurs années l’inefficacité de ce système d’évaluation.
L’EFSA ne rend en effet d’avis que sur les substances actives, déclarées par les fabricants de pesticides, prises isolément et non pas en mélange.
Sur les produits étudiés par l’étude Seralini-Jungers, elle ne rend donc son avis que sur la toxicité de l’acide acétique, pélargonique ou caprique/caprylique.
En France, l’ANSES ne demande aucune étude de toxicité à long terme dans les dossiers de demande d’autorisation de mise sur le marché.
Ainsi, de nombreux produits se retrouvent commercialisés sans avoir été correctement évalués.
Pour en savoir plus sur les carences des systèmes d’évaluation, consultez notre mini-série « Les trous dans la raquette »
La campagne Secrets Toxiques a pour objectif de faire respecter le règlement européen, en imposant par la voie juridique la réalisation d’études de toxicité à long terme pour chaque pesticide mis sur le marché.
Pour consulter nos dernières avancées sur les méthodes d’évaluation des agences sanitaires, consultez nos actualités avec le label « EFSA » ou « ANSES »
Retrouvez aussi l’ensemble de notre correspondance avec les agences sanitaires dans la rubrique « Documentation »

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